FDU-Inkingi Newsletter Août 2012 -UDF-Inkingi Newsletter August 2012

Qui sont les ennemis du changement ?

Dr Jean-Baptiste Mberabahizi – Secrétaire Général

Le 17 juillet 2012, Paul Kagame a nommé un nouveau chef d’Etat-major de l’armée de terre. Rien de plus normal, me direz-vous. Seulement, le diable est dans le détail. L’individu en question, Maj. Gen. Frank Mushyo Kamanzi n’est pas n’importe qui. L’intéressé est aussi le beau-frère de l’homme d’affaires Egide Gatera, l’un des prête-noms du dictateur. Et c’est là que les choses se précisent. Cette nomination illustre le fait que le pays est sous la coupe d’une sainte alliance, entre d’un côté, une classe d’hommes d’affaires mafieux et de l’autre, une clique d’officiers généraux, qui ne demeurent en poste qu’autant qu’ils obéissent à leur maître, « le commandant en chef » Paul Kagame, auxquels se louent des intellectuels suprématistes, tous Tutsis.

Le régime instauré par Paul Kagame est une autocratie militariste, suprématiste et affairiste tutsi. C’est un fait. S’il est vrai qu’il a été construit par, pour et autour de cet homme, il ne survit que parce qu’il compte sur une machine militaire, une minorité ethnique manipulée par un subtile mélange entre leur prétendue suprématie et la peur du retour des « génocidaires », et une clique d’hommes d’affaires dociles,  dont l’affairisme est  déguisé en ‘promotion de l’entreprise privée’.

Il y a une composante externe bien entendue : l’exploitation éhontée que Paul Kagame fait de la proximité du Rwanda avec un géant à terre, la République Démocratique du Congo, que des puissances étrangères à l’Afrique rêvent de dépecer, à défaut de lui imposer un pouvoir aux ordres.  Ce rôle de contremaître que Paul Kagame a joué dès le départ lorsqu’il a pris le pouvoir à Kigali en juillet 1994, connaît des ratés, depuis qu’il a dépassé les ordres et qu’il se prend pour le maître. Ce que ses patrons lui ont rappelé en public, en lui coupant quelques vivres…150 million de dollars « d’aide au développement», pour avoir refusé d’arrêter un de ses sous-fifres Bosco Ntaganda, général d’opérette, prétendument congolais. Pour avoir désobéi, donc. Ils sont allés jusqu’à le menacer de le traîner lui aussi devant leurs « juges » à la Haye, d’après ses propres dires.  Toujours est-il qu’il est encore à son poste. Un contremaître diminué, mais un contremaître, quand-même.    Cela dit, le cœur du régime autocratique en place à Kigali, ce sont ces trois composantes-là : un autocrate et sa machine militaire, un réseau d’individus suprématistes et une bourgeoisie affairiste. Le changement n’interviendra que si les forces du changement démantèlent ces trois centres du pouvoir. Car ce sont eux les ennemis du changement.

Un autocrate militariste.
Il a beau être frêle, à la limite, inapte au service militaire (mauvaise condition physique, mauvaise vision, faible niveau d’instruction formelle), l’individu n’en est pas moins militaire et même, militariste. Paul Kagame a troqué depuis longtemps l’uniforme militaire contre un costume-cravate et parcourt le monde à la recherche de parchemins honoraires. Mais, la violence ne le quitte jamais. Verbale ou physique, elle est omniprésente même lors de ses nombreuses interactions avec  la presse, tant nationale qu’internationale, où régulièrement, son fond de caractère colérique reprend ses droits lorsqu’il est acculé et accablé par la montagne d’évidences de ses nombreux crimes.

Son arrivée à la tête de l’armée patriotique rwandaise en 1990 s’est accompagnée d’une purge sanglante qui n’a pratiquement jamais cessé depuis. L’individu a fait le vide autour de lui. Aucun des « commandants » historiques de l’APR n’a survécu à ses nombreuses purges. Ses dernières : son chef d’Etat-major Kayumba Nyamwasa et son espion en chef, Patrick Karegeya, ne sont qu’en sursis, grâce ou malgré leur exil sud-africain.  Son ancien directeur de cabinet, Maj. Rudasingwa Théogène et son frère Gerald Gahima, ancien Procureur Général, depuis leur  exil américain, confessent volontiers qu’ils ont créé un monstre. Mais, il serait naïf et dangereux de croire que l’individu est seul. Non. Il a des « aides », militaires, civils, intellectuels et hommes d’affaires. Ce serait donc une grave erreur de laisser dire, comme certains de ses anciens « aides », que son départ en soi est « la » solution du conflit rwandais. Mais, il serait tout aussi inexact et tactiquement erroné de croire qu’il n’est pas au centre de l’appareil étatique FPR et de douter du fait que sa disparition, signerait probablement la fin du système qu’il a bâti.

La désignation des dirigeants de l’armée et des services de renseignements, à laquelle il a procédé récemment, informe suffisamment sur la nature du régime. Il prend et jette ses collaborateurs, comme des chaussettes usagées,  à une vitesse telle, qu’il est évident qu’il s’en sert plutôt qu’ils ne servent une quelconque cause commune. Le Chef d’Etat-major de l’armée de terre remercié, Gen. Kayizari Ceasar, n’était en place que depuis 2010. Son remplaçant, Maj. Gen. Mushyo Kamanzi, n’est pas exactement un homme de paille, ni un homme de confiance. Il fait donc son temps en attendant l’arrivée d’un autre serviteur.  Les nouveaux chefs des renseignements militaires et extérieurs, respectivement le Lt Col Franco Rutagengwa et le Col. Francis Mutiganda, sont des seconds couteaux ou des apprentis, en comparaison avec leurs redoutés prédécesseurs aujourd’hui passés dans l’opposition, Kayumba Nyamwasa et Patrick Karegeya. Le Chef des Services Nationaux de Sécurité et de Renseignements (National Security and Intelligence Services) en place Maj. Gen. Karenzi Karake a été nommé à ce poste, à l’issue d’une mise en résidence surveillée d’une année. C’est dire la confiance qu’il inspire à son « commandant- en-chef ».Le ministre de la défense James Kaberebe a beau être son ancien aide-de-camp, il n’empêche ! Son beau-frère, le Lt Col Mudenge Diogène, croupit en prison depuis 2010 pour « conduite indigne ».  En fait de conduite indigne, il s’agit simplement du fait qu’il aurait « menacé un civil avec son arme de service » ! Quand on sait que des criminels de masse comme Brig. Gen. Jack Nziza sont régulièrement promus depuis des années et qu’il est même Secrétaire Permanent au ministère de la défense, c’est tout dire ! La légèreté de l’accusation cache mal un litige autrement plus profond. Une façon de rappeler à son beau-frère qu’il doit se tenir tranquille, s’il ne veut pas le suivre en tôle.  On peut épiloguer ainsi à l’infini. Une question demeure pourtant : pourquoi se laissent-ils faire, si longtemps ?

Une intelligentsia suprématiste.
Tous ces officiers obéissent à Paul Kagame tellement longtemps et se tiennent tranquille tellement longtemps qu’il est important de comprendre pourquoi ils se laissent littéralement jeter et reprendre de cette façon-là. Certains ont pris leurs distances. Mais alors, ou ils sont généralement morts, assassinés. La liste est interminable : Maj. Chris Bunyenyezi, Maj. Peter Bayingana, Commandant Kayitare , Maj. John Birasa, Lt Col. Wilson Rutayisire, etc. etc. Dès lors, il est clair que beaucoup se laissent faire par peur. Peur des escadrons de la mort de Paul Kagame.  Ou alors, ils ont pris le chemin de l’exil : Maj. Alphonse Furuma, Maj. Frank Bizimungu, Maj. Michael Mupende, Capt. Frank Tega, Capt. Banga, Capt. Rwakampala, …et récemment Lt Gen. Kayumba Nyamwasa et Maj. Jean-Marie Micombero, pour ne citer que quelques-uns.

Mais la peur n’est pas la seule arme que Paul Kagame emploie. Il y a aussi l’ethnisme et le chantage ethnique. Beaucoup servent l’autocrate Kagame parce qu’ils pensent que même s’il est mauvais, c’est un des leurs. Ils restent et obéissent par solidarité ethnique. Une solidarité ethnique qui va d’ailleurs au-delà des frontières rwandaises. L’instrumentalisation de la plupart des Tutsis congolais membres de l’armée gouvernementale de la RDC, n’en est qu’une illustration manifeste. Il y a donc un ciment idéologique qui permet à Paul Kagame de  se servir de ces officiers, avec leur total assentiment, comme l’a confessé, Maj. Rudasingwa T. Il a confessé qu’ils ont menti sciemment au monde et aux Rwandais et qu’il a participé à cette entreprise pendant plusieurs années. Dix-sept ans de silence et de complicité. Pourquoi ? L’idée que le pouvoir en place est un pouvoir des Tutsis, en général, et qu’ils doivent donc obéir sous peine d’être traités de traitres à la cause tutsi, est très puissante. Surtout qu’il est un fait indéniable que des extrémistes hutu ont tenté, sans succès, d’exterminer tous les Tutsi en 1994. Cette peur, combinée à l’idéologie suprématiste tutsi,  est un ennemi à abattre, pour les forces du changement.  Elle emprisonne des hommes et des femmes, dont le passé et l’avenir ne sont absolument pas liés à ceux de l’autocratie qu’ils servent. Ils sont embrigadés par une intelligentsia suprématiste, qui élabore et diffuse l’idéologie du régime, réécrit l’histoire, enrégimente les médias et la société civile et habille tout cela dans des oripeaux africanistes à la Savimbi. Ils sont et font la conscience même du régime.

Une bourgeoisie affairiste
L’homme ne vit pas de promesses et d’eau fraîche. La dimension économique est une composante essentielle du régime. Les intérêts matériels sont un autre de ses remparts. Des hommes et des femmes qui n’étaient rien avant 1994 sont devenus de puissants hommes d’affaires manipulant de juteux contrats à plusieurs millions de dollars. Ainsi Egide Gatera est passé du statut de combinard à celui d’homme d’affaires ultra-puissant. Il a racheté l’Usine à thé de Nyabihu ainsi que les plantations environnantes et son affaire, « Rwanda Mountain Tea Ltd », est devenue une grosse entreprise qui se lance même dans des joint-ventures pour la production d’hydro-électricité. Sekoko Hatari avec ses nombreuses sociétés (en fait des sociétés appartenant au FPR) gère des affaires allant de l’immobilier, au tourisme, en passant par les travaux publics valant plusieurs centaines de millions de dollars.  Les vrais hommes d’affaires l’ont appris à leurs dépens. Ainsi, Valens Kajeguhakwa a été chassé de ses affaires et du pays en 2000. Tribert Rujugiro ne peut plus mettre les pieds à Kigali, après avoir été le chouchou du régime, cheville-ouvrière de la création du groupe d’investissement à plusieurs milliards de Frw de capital, « Rwanda Investments Group » qui a racheté la seconde entreprise du pays en termes de chiffre d’affaires et d’effectifs, la Cimenterie du Rwanda, CIMERWA. Alfred Kalisa, après avoir créé la Banque de Commerce, de Développement et de l’Industrie, BCDI, qui a été ensuite utilisée pour financer des guerres régionales par procuration et blanchir de l’argent tiré de différents trafics de minerais, a aussitôt été jeté en prison, dès qu’il a montré des signes d’indépendance. Les manœuvres visant à contrecarrer les ambitions de l’homme d’affaires Miko Alexis Rwayitare, actif dans les télécoms et l’industrie hôtelière, jusqu’à son décès en Belgique,  ne sont pas un secret à Kigali.

Les Forces démocratiques unifiées, FDU-Inkingi, en tant que composante essentielle des forces motrices du changement fondamental auquel les Rwandais aspirent, se doivent de clarifier cette question.  Les forces réactionnaires auxquelles nous faisons face sont bien une alliance entre une junte militariste, des intellectuels ethnistes et suprématistes et une bourgeoisie affairiste et mafieuse, qui n’a rien à voir avec une bourgeoisie nationale. Les hommes d’affaires honnêtes ne peuvent en aucune façon être mis dans le même panier. Ils ont leur place dans notre front démocratique national. Ils auront à jouer un rôle important dans le Rwanda démocratique,  non-ethnique, non-sexiste, solidaire et prospère que nous sommes décidés à bâtir sur les cendres de l’autocratie militariste, ethniste, affairiste et expansionniste, qui sème la mort et la désolation dans le pays, dans la Région des Grands Lacs et en général, sur le continent africain, depuis Juillet 1994.

Save on DeliciousShare via email
  • Date de parution :