Rwanda : Des politiques sociales anti-démocratiques

Par Benoit Ndagijimana,
Secrétaire Général Adjoint des FDU-Inkingi

A suivre de près ce qui se passe au Rwanda en matières de politiques sociales, on constate que l’espace réservé à la participation citoyenne dans la conception des programmes de développement est très réduit. Autrement dit, dans la plupart des cas, la grande majorité des citoyens rwandais sont contraints d’accepter des programmes ou des projets qui n’apportent rien à leur bien-être, mais qui revêtent un intérêt certain pour le régime FPR. Les exemples ne manquent pas.

Dans le secteur agricole, par exemple, certaines régions du pays ont été sommées de promouvoir la culture du riz, d’autres la culture du maïs, etc. Dans certains endroits, la population locale a été forcée de détruire ses bananeraies pour les remplacer par les champs de fleurs

Le marais de Rugeramigozi comme pour la quasi-totalité des marais du pays a été réquisitionné par l’Etat rwandais au grand dam des paysans qui subvenaient à une partie de leurs besoins alimentaires grâce aux cultures vivrières qu’ils y cultivaient (patates douces, haricots, etc.). Depuis des siècles, les paysans rwandais qui avaient la chance d’avoir une parcelle dans le(s) marais ont réussi à traverser les disettes et les famines, mais désormais ils sont à la merci des intempéries de ce genre.
Certes, les cultures qui ont été recommandées par les autorités ont leur importance; mais cette importance reste de loin insignifiante par rapport aux besoins réels de la population bénéficiaire. La banane fait partie des produits vivriers au Rwanda. Quand on sait que le paysan rwandais doit l’essentiel de sa survie aux cultures vivrières, comment expliquer qu’il remplace ses bananiers par des fleurs? J’entends les objections fuser de partout ! Mais, pour nos lecteurs qui ne connaissent pas le Rwanda, signalons que les fleurs ne constituent pas encore une source de revenus stables pour le commun des Rwandais. Avec deux hectares de fleurs, on peut crever de faim alors qu’avec deux hectares de bananiers bien soignés, on se sent nanti.
Cette attitude gouvernementale qui consiste à ne pas faire participer les citoyens à la conception des politiques sociales qui leur sont destinées mais qui, souvent, ne rencontrent pas leurs besoins est devenue une véritable culture, sinon une maladie endémique dans le domaine de l’enseignement (éducation). Que de réformes scolaires soldées par des échecs ?!. Nous citerons à titre d’exemples celle de 1979 qui prolongeait de deux ans la durée des études primaires (c’est-à-dire , un cycle primaire de 8 ans en lieu et place de 6 ans) et imposait le kinyarwanda (langue nationale) comme langue d’enseignement en primaires. En 1994; après sa victoire, le FPR fit de l’anglais la 3ème langue d’enseignement après le kinyarwanda et le français. En 2009, le régime de Kigali procéda à une autre réforme qui couronna l’anglais comme la seule langue d’enseignement au Rwanda. Cette « réforme », si on peut parler de réforme, a provoqué des pertes d’emploi pour des milliers d’enseignants francophones et une déstabilisation sans précédent des centaines de milliers d’élèves qui se sont retrouvés du jour au lendemain contraints de suivre tous les cours en anglais, une langue qu’ils n’avaient jamais apprise pour certains ou, dont ils n’avaient que des notions élémentaires pour d’autres. Pire encore, la plupart des enseignants savaient à peine s’exprimer dans cette langue de Shakespeare.
A cela s’ajoute une série d’autres mesures maladroites et mal intentionnées dans le même secteur. En 2010, il a été décidé que la langue d’enseignement au 1ercycle primaire allait désormais être le Kinyarwanda (la langue nationale). Vous vous imaginez le gâchis qu’une telle mesure va encore créer ! Le cycle primaire est remonté à 9 ans, sans que le Gouvernement ait pris toutes les dispositions nécessaires à la réussite de cette réforme. En effet, au moment même où la qualité de l’enseignement venait d’être diluée par le licenciement d’innombrables instituteurs qui n’étaient pas capables de donner cours en anglais, l’Etat a eu une idée « géniale » d’augmenter la durée de l’école primaire comme si le programme pouvait se mettre en route seul sans le nombre suffisant d’enseignants compétents, sans équipements scolaires, sans locaux, etc. Bref, les bavures dans le domaine de l’enseignement sont nombreuses et se métamorphosent d’années en années. Malheureusement, c’est la masse populaire qui en fait les frais.
Loin de nous la prétention de procéder à une dénonciation exhaustive des mauvaises politiques sociales en cours au Rwanda. Néanmoins, nous ne pouvons pas passer sous silence la politique de villagéisation/ habitat regroupé « imidugudu » qui oblige les citoyens à démolir leurs maisons pour aller vivre dans les « imidugudu » où ils doivent se construire de nouvelles maisons, sans souvent en avoir les moyens. Ainsi, du jour au lendemain, certains se retrouvent dans des maisonnettes de fortune. Certains critiques disent même que, contrairement à tous les avantages normalement offerts par un habitat regroupé, la politique de villagéisation a un agenda caché qui vise, entre autres choses, une meilleure surveillance de la population avec tout ce que cela implique. Comment ne pas croire à ces critiques si l’on voit la manière dont cette villagéisation se fait et que l’Etat n’a rien prévu pour que tout se passe pour le meilleur de sa population !
Dans le même ordre d’idées, que dire de la destruction systématique par les autorités locales des maisons en paille (nyakatsi) des paysans rwandais qui n’ont pas réussi à se construire des maisons en tôles ou en tuiles ? Cette politique a été décriée par les Rwandais (dont un prêtre qui, pour cette raison, croupit actuellement en prison), les ONGs, les associations qui luttent pour la défense des droits de l’homme, etc. car, après la démolition de leurs maisons ou de leurs huttes, certaines familles se sont retrouvées ou se retrouvent aujourd’hui contraintes de dormir à la belle étoile.

Comme nous l’avons évoqué dans notre article « Patterns and perspectives of governance in Rwanda » publié dans la Newsletter du mois d’octobre 2011, la bonne gouvernance laisse à désirer dans notre pays. Ce qui est dommage c’est que cet état de choses existe depuis belle lurette mais que la situation s’empire au fur et à mesure que les régimes se succèdent. Quand est-ce que nos dirigeants comprendront que la bonne gestion de la chose publique ne peut jamais se faire tant que l’on ne donne pas aux citoyens ordinaires la capacité de participer directement aux processus décisionnels ? Le principe dit « Voix et Responsabilisation », en anglais « Voice and Accountability », en plus d’être un des principes fondamentaux de la bonne gouvernance, n’est-il pas en même temps un des préalables d’une gestion démocratique ? A bon entendeur, salut.

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