Réveillons-nous ( 3ème partie)

Par Eugène Ndahayo,
1er Vice-Président des FDU-Inkingi

Dès lors que l’on décide de combattre un régime et que l’on crée une organisation politique, on se place ipso facto dans la trajectoire du pouvoir de l’Etat, à conquérir et à gérer. Or, le pouvoir se donne rarement. Il se prend et bien plus souvent, il se conquiert. Dans la plupart des cas, il est gagné de haute lutte. Généralement, il n’existe que deux voies pour accéder au pouvoir : la voie pacifique et démocratique (celle des élections) et la voie de la force, soit par coup d’Etat, soit par une lutte armée qui se termine par une victoire militaire totale sur l’adversaire ou qui peut déboucher sur des négociations en cas d’équilibre des forces, soit par une révolution populaire.

Les exemples dans les deux cas sont légions. Le peuple rwandais, dans son histoire, a eu, lui aussi, à emprunter ces deux voies.
• La voie des élections : le 28 janvier 1961 et le 25 septembre 1961 pour passer de la Monarchie à la République
• La force : la révolution de 1959, le coup d’Etat de Habyarimana en juillet 1973, la victoire militaire du FPR en juillet 1994.

Cela dit, la question qui se pose aujourd’hui est : allons-nous nous complaire dans le statu quo des dix-sept ans de terreur et de tyrannie ou allons-nous chercher à changer la donne ?

Incontestablement, la majorité des Rwandais veulent le changement. Comment y arriver ? C’est là où ils divergent. Certains exigent ou réclament des négociations immédiates ou à tout le moins un dialogue avec le pouvoir en place. Ce n’est ni plus ni moins faire appel à la conscience morale du tyran (qui n’en a pas) ! Pour dialoguer ou négocier, une dictature doit y être acculée par la pression de son opposition. Ce qui est loin d’être le cas pour Kagame ! Rien ou personne ne menace sérieusement le régime en place si ce n’est le régime lui-même. Il est évident qu’une stratégie de dénonciation seule n’est pas apte à amener le régime APR/FPR à accepter de discuter avec l’opposition de ses revendications. Cette stratégie ne peut aboutir au résultat recherché, c’est-à-dire l’ouverture de discussions, qu’avec un régime d’essence démocratique.

D’autres misent sur un putsch. Souvent ceux qui avancent cette possibilité sont celles et ceux qui ont désespéré d’eux-mêmes, qui croient en la fatalité, qui acceptent de dépendre des autres. Que gagneraient-ils dans un coup de force auquel ils n’auraient pas participé dans la mesure où cela supposerait d’être introduit dans les milieux capables d’effectuer le putsch, c’est-à-dire les militaires. D’ailleurs, ces milieux existent-ils dans la mesure où des généraux et d’autres officiers de haut rang sont régulièrement emprisonnés, révoqués, assassinés ou prennent le chemin de l’exil sans que cela provoque la moindre mutinerie au sein des unités? Si même ces milieux existent, peut-on les identifier de manière précise? Ont-ils les moyens d’exécuter le putsch? Peut-on leur faire confiance? Sont-ils prêts à libérer l’espace politique et à respecter la démocratie ? Ou ne sont-ils pas plutôt intéressés par une sorte de révolution de palais qui les protégerait de la justice pour les crimes commis sans remettre en question le système du FPR?

Il y aussi des groupes qui s’essayent à la lutte armée depuis 1994. Ils ont montré leurs limites et se heurtent à un environnement régional et international hostile.

L’expérience des élections de 2003 et de 2010, l’emprisonnement de tous les leaders des partis d’opposition et le dispositif d’étouffement dans l’œuf de toute idée ou de toute action d’émancipation de la ligne du FPR prouvent à suffisance que la voie des élections libres et transparentes est une illusion.

Qu’en est-il de la révolte populaire ? « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres » disait Etienne de La Boétie. Les récentes révoltes arabes ont montré que les peuples peuvent se libérer du joug des tyrans en dépassant l’apathie et la peur en organisant collectivement le refus d’obéir ou de collaborer. Cela est-il possible aujourd’hui au Rwanda ? J’en doute. Car comment concevoir autrement qu’un petit groupe, même par les armes, contraigne aussi durablement l’ensemble des autres citoyens à obéir aussi servilement si nous les Rwandais n’avons pas notre part de responsabilité par notre manque d’engagement, par notre collaboration active ou résignée, par notre manque d’organisation, par peur, par notre manque de discernement, par notre simplisme, par nos divisions, par notre manque de cohérence, par notre manque de solidarité, etc. ?

Pour pouvoir accéder au pouvoir il ne suffit pas de s’affubler du label « opposition », il faut surtout s’en donner les moyens. La victoire a besoin d’être soigneusement préparée. Pour gagner il faut d’abord bâtir un véritable mouvement politique. Il est nécessaire que l’opposition rompe avec le passé et adopte une autre manière de concevoir et de mener la lutte politique. Se renforcer et se préparer en vue de conquérir le pouvoir et le gérer constituent la première étape du processus menant au pouvoir. Face à un régime comme celui de Kigali, l’improvisation ou une lutte politique organisée à la va-vite, par opportunisme, ne peuvent que mener à l’échec.

C’est pourquoi un travail préalable de restructuration doit être entrepris pour construire une vraie opposition portée par un mouvement politique qui soit à même, ici et maintenant, de libérer le Rwanda, de le porter, de le transformer en profondeur, et de le gérer. Pour conquérir le pouvoir politique c’est-à-dire accéder au contrôle de l’appareil d’Etat, il est nécessaire d’être organisé. Deux éléments doivent caractériser cette organisation : la discipline du groupe et la cohésion du groupe. Ces deux éléments garantissent l’efficacité de l’action. On ne peut pas gagner si tout le monde ne s’engage pas à agir selon les directives des organes de direction (on évite ainsi la pagaille et les querelles de personnes); on ne peut pas gagner si on n’a pas une vision claire de la société que l’on veut établir (on évite ainsi les palabres qui font perdre du temps et les scissions qui affaiblissent pour cause de divergence idéologique) ; on ne peut pas gagner si la lutte n’est pas conduite par une direction politique compétente en position de préparer et mettre en œuvre une stratégie de transformation du pays ; on ne peut pas gagner s’il n’y a pas la possibilité pour cette direction de bénéficier d’un large soutien populaire.

La restructuration passe aussi par le rassemblement. Le processus de libération ne peut pas être l’affaire d’un homme ou d’un seul parti ; il n’est pas la propriété ou la chasse gardée d’une ethnie ou d’une catégorie sociale donnée ou d’une poignée d’intellectuels même bien inspirés qui ferait le bonheur du peuple. La libération du pays est une Grande Idée dont les tous les démocrates de notre pays doivent se saisir, dans l’intérêt supérieur de la Nation.

Si le rassemblement est nécessaire, il doit être néanmoins assis sur des bases les plus claires possibles et viser des objectifs tout aussi clairs. Le rassemblement doit être conçu autour d’un projet politique qui réalise l’unité de la nation et autour d’un programme de gouvernement dans lequel se retrouvent les composantes actives de la société rwandaise : les paysans, les employés, les fonctionnaires, les commerçants, les artisans, les entrepreneurs…. Ses principes fondateurs doivent être de construire une société du bien être fondée sur la justice sociale, la liberté politique, l’efficience économique et la bonne gouvernance, sur l’unité politique des forces sociales, sur l’unité des composantes démographiques (ethnies, régions, jeunes et vieux, hommes et femmes).

Pour construire le projet politique, le chemin le plus prometteur à emprunter est celui qui permet de visiter les expériences passées, qui permet de les corriger et les adapter à notre temps. Tout comme le mouvement politique, le projet de société ne saurait être l’affaire d’un homme ou d’une femme, fût-il (elle) un génie émérite.

La lutte politique, la vraie, oppose non des hommes, ni des groupes, mais d’abord des projets de société. On ne peut imaginer un mouvement politique sans un projet social, économique et politique, émanation d’un vaste ensemble d’hommes et de femmes qui le portent et y croient. Afin d’être la locomotive du changement, l’opposition doit se constituer en véritable cadre de réflexion, de formation, de conception, d’organisation et d’action politique. Ce n’est ni la Communauté Internationale, ni les « amitiés » et autres « soutiens » extérieurs qui nous tireront de la dictature, ainsi qu’on l’entend trop souvent. C’est aux seuls Rwandais de façonner leur destin en refusant de s’accommodent de la situation actuelle. Nous devons le leur dire et ils le peuvent s’ils le veulent.

Nous ne gagnerons pas non plus tant que nous nous ne comprendrons pas que les blessures provoquées par le génocide rwandais et par les autres crimes de sang qui jalonnent l’histoire récente de notre pays restent ouvertes et posent un problème réel pour le présent et l’avenir du Rwanda. Si on veut gagner et si c’est la volonté de transformation démocratique de notre pays qui nous anime, il faut extraire l’opposition des griffes des criminels, même repentis, des ethnistes et régionalistes militants, des partisans convaincus des partis de personnalités, des chauds partisans des combinaisons politiques dénuées de tout fondement idéologique et de toute base programmatique, des indécrottables de la conception abdominale et patrimoniale du pouvoir. Pour libérer notre pays, le rassemblement de l’opposition à construire doit se détourner résolument de ces antivaleurs.

Pour pouvoir gagner et libérer le pays, il faut également avoir une stratégie :

• Etudier les choix possibles
• Se doter d’un plan global
• Réfléchir aux étapes
• Anticiper sur ce qui peut se passer à très court, court, moyen et long termes
• Considérer des alternatives

Dans le contexte qui est le nôtre, cela ne peut être possible qu’à partir d’un certain nombre de facteurs d’appréciation dont principalement :

• La nature du régime, son mode de fonctionnement
• La situation politique et socio-économique qui prévaut actuellement dans le pays;
• L’environnement international et les intérêts des soutiens du régime.
• Les forces et les faiblesses du régime.
• Les forces et les faiblesses de l’opposition

La restructuration, la discipline et la cohésion du groupe, le rassemblement, un projet politique unificateur, une stratégie globale, une planification rigoureuse, un leadership compétent, sont les principales clés qui, à mon avis, définissent une stratégie de conquête du pouvoir politique et de passage à une société apaisée et de liberté

La victoire est possible à condition que chacun accepte de se rendre utile à une cause qui surpasse toutes les autres : la libération de notre pays. A chacun d’entreprendre une action en profondeur pour promouvoir la responsabilité, l’honnêteté, la limite, la subsidiarité et la loyauté dans le respect des libertés individuelles et collectives,

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