Pour comprendre le contexte international dans lequel nous nous battons.

Par Dr Jean-Baptiste Mberabahizi,
Secrétaire Général et Porte-parole des FDU-Inkingi

Et donc, d’après des « experts » français, confirmant ce qu’avaient annoncé les « experts » anglais, Paul Kagame n’aurait pas ordonné à ses hommes d’abattre l’avion présidentiel au soir du 6 avril 1994. A en croire M. Leb-Forster  l’avocat français des hommes de main de Paul Kagame, le président Habyarimana aurait été victime des extrémistes de son camp, « qui ne lui pardonnaient pas d’avoir cédé aux demandes des Tutsis », s’offrant par la même occasion, « la justification du génocide qu’ils avaient planifié depuis longtemps » ! On croit rêver. Hélas, non !

Ainsi, depuis dix-sept ans, on oublie que le régime Paul Kagame avait mis la victime, feu Juvénal Habyarimana, au top de la liste des génocidaires et qu’à côté de lui, son épouse, Agathe Kanziga, figurait bien et figure toujours en bonne place sur cette liste et fait l’objet de poursuites en France, grâce aux efforts inouïs de l’inégalable couple Daphrose et Alain Gauthier, du Collectif des Parties Civiles Rwandaises en France. Et que son secrétaire particulier, Elie Sagatwa, frère d’Agathe Kanziga et également à bord de l’avion, a péri dans l’attentat qu’on attribue aux extrémistes, parmi lesquels il figure en bonne place également ! Un suicide collectif en somme, commis dans le but de justifier un génocide lui aussi commis à titre posthume ! C’est d’une imbécilité déconcertante ! Et pourtant ! Les grands médias ne jurent que par cela, assénant au lecteur non averti des titres du genre, « Enfin, dix-sept ans plus tard, la vérité ! »  Quelle horreur !

Quelques mois plus tôt, Barack Obama a utilisé ses pouvoirs et demandé aux juges à la Cour Suprême des Etats-Unis, de ne pas prendre en compte les demandes des parties civiles des  victimes de l’attentat du 6 avril 1994, en arguant qu’il ne faut pas poursuivre Paul Kagame au motif qu’il s’agit d’un Chef d’Etat en fonction. Et pour couronner le tout, l’avocat desdites parties civiles, Peter Erlinder, après avoir été attiré dans un guet-apens au Rwanda en 2010 et y être incarcéré sans que son gouvernement lève le petit doigt, se retrouve en congé contre son gré.

Pendant ce temps, le Président burundais Pierre Nkurunziza, dont l’un des prédécesseurs Cyprien Ntaryamira ainsi que deux de ses ministres, ont péri dans l’attentat, se tait dans toutes les langues, y compris en kirundi et, au contraire, multiplie les gestes de coopération avec Paul Kagame, lui envoyant par le plus court chemin par exemple, ses critiques, notamment Déo Mushayidi, livré à ses services, comme un vulgaire criminel de droit commun. Quant aux Espagnols, qui ont depuis quelques années lancé des mandats contre une quarantaine d’officiers proches de Paul Kagame, ils semblent tétanisés.

Le Canada, fidèle à ses alliés occidentaux, rompant une tradition déjà installée dans la jurisprudence quant au refus d’extrader des Rwandais en raison de l’absence au Rwanda d’un pouvoir judiciaire indépendant pouvant offrir un procès équitable et impartial, envoie Mugesera Léon à Kigali. Et pourquoi pas ? Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) ne se prépare-t-il pas à fermer ses portes et à envoyer toutes ses affaires restantes aux cours et tribunaux de Paul Kagame ? La procureure du TPIR Louise Arbour n’a-t-elle pas été la première à refuser d’instruire l’affaire de l’attentat contre l’avion présidentiel, en arguant qu’il ne faisait pas partie du mandat du tribunal, alors qu’aujourd’hui, on nous assène qu’il était l’œuvre des extrémistes hutu, qui l’ont planifié pour qu’ils puissent commencer le génocide ? S’il en était ainsi, n’est-il pas évident qu’il aurait dû et doit encore être investigué puisque ses commanditaires seraient donc les véritables cerveaux du génocide? Le général Dallaire n’a-t-il pas facilité la tâche à ceux qui ont commis l’attentat ? A sa suite, le général Guy Toussignant, commandant la Minuar II n’a-t-il pas assisté impuissant à l’ignoble massacre de Kibeho en avril 1995 et participé à l’opération de blanchiment de ses auteurs ?

Que s’est-il donc passé ? Comment se fait-il que l’Occident, la France y compris, comme un seul homme, reprend en cœur l’absurde antienne kagaméenne que l’avion a été abattu par des extrémistes hutus  alors que tout ce beau monde a tout fait, pendant plus de dix-sept ans, pour que l’affaire de l’attentat soit enterrée?

Que tout cela arrive six mois après la visite de Paul Kagame en France, visite pendant laquelle il a annoncé avoir cessé de s’arrêter sur le passé et qu’il regardait désormais vers l’avenir, on comprend l’absolution que la Sarkozie lui donne sans confession.

C’est qu’il s’est passé bien des choses depuis 1990. L’URSS et les Etats socialistes d’Europe se sont effondrés. Les zones d’influence datant de la guerre froide ont été révisitées. Et dans ce cadre-là, la France a bien été chassée du Rwanda et les Anglo-Saxons se sont confortablement installés au cœur de la Région des Grands Lacs. Leurs gouverneurs successifs, William Lacy Swing, Alan Doss et Roger Meece, font la pluie et le beau temps à la tête de la puissante armée onusienne en RDC. Ils ont réussi à couper le Soudan en deux et s’y sont retranchés confortablement alors même qu’ils s’apprêtent à construire un oléoduc liant le Sud Soudan aux côtes kényanes de l’océan indien, afin de court-circuiter celui qui lie la zone pétrolifère d’Abyei à Port-Soudan. Des infrastructures construites par des firmes chinoises et dont le pétrole est justement acheté essentiellement par la Chine.

L’Europe des Quinze s’est étendue vers l’Est. Devenue depuis peu, l’Europe des Vingt-Sept, les Etats du noyau de départ Allemagne, France et Italie, se sont dotés d’une monnaie unique, unissant leurs économies dans un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs, afin de faire face à la montée de la Chine. Mais tout ce montage s’est avéré incapable d’empêcher la crise financière et économique qui secoue l’Occident depuis 2008.

Le 10 janvier 2012, « The International Herald Tribune » affirmait que « les temps durs pour l’Euro étaient loin d’être finis » (The International Herald Tribune, Tuesday, January 10, 2012, p.18) et revenait à la charge une semaine plus tard en notant que « la locomotive de l’Europe (Allemagne) est à court de vapeur » (The International Herald Tribune, Tuesday 17, 2012, p.18) alors que l’Euro est au plus bas face au dollar, dix ans après son adoption. La même semaine, la France ainsi que huit autres pays d’Europe étaient dégradés d’un point par les agences de notation, alors même que la Grèce montre des signes d’agonie et que l’Italie, troisième économie de la zone euro, peine à convaincre de sa solvabilité.

Les Rwandais sont tellement nombrilistes qu’ils ne voient pas du tout en quoi tout ceci les affecte. Occupés qu’ils sont à se regarder le nombril, ou plutôt la longueur du nez, ils ne voient pas que le monde de 1990 n’est pas celui de 2012. Ils ne voient pas que, alors qu’en 1990, les puissances occidentales, comme le décrit si bien, Pierre Péan, étaient occupées à se livrer des guerres secrètes dans la région des grands lacs, depuis 2008, l’arrivée d’un nouveau concurrent, la Chine, passée deuxième économie du monde, devant l’Allemagne et le Japon, est bien plus préoccupante que toutes leurs puériles querelles intestines et qu’ils ont intérêt à s’unir pour lui faire face, surtout en Afrique.

L’Afrique est un vaste marché de plus d’un milliard d’habitants. Les économies occidentales, toutes en perte de vitesse, dont certaines connaissent des périodes de récession et ne projettent que des taux de croissance très modestes (0,5% pour la France, selon le programme de campagne de François Hollande, 1% pour le gouvernement Fillon et Nicolas Sarkozy), ont besoin de s’approvisionner en produits stratégiques dont l’Afrique, y compris l’Afrique des Grands Lacs, regorge, sans pouvoir payer le prix du marché que pourrait imposer l’offre chinoise. Ils s’unissent donc pour contrer la Chine.

Dans ces conditions, la querelle franco-anglaise, sur laquelle Paul Kagame a surfé pendant des années, n’a plus aucun sens et l’heure est plutôt à l’unité et à la réconciliation franco-anglaise. On enterre le syndrome de Fachoda. Au nom de la sacrée unité contre le péril chinois. N’a-t-on pas vu Sarkozy et Cameron aux commandes de la guerre en Libye ? Sans aucune fausse note ? L’entrée du Rwanda, à marche forcée, dans le Commonwealth en 2009 et son passage forcé du français à l’anglais, alors même que la Jamaïque envisage de quitter la couronne d’Angleterre et de devenir une République, ont-ils ému la France ? Non. C’est qu’il y a d’autres priorités.

Paul Kagame s’est normalisé. Comme l’a regretté très amèrement l’un de ses principaux supporters de l’époque, l’association Survie-France, il est devenu, au fil du temps, l’un des nombreux et très ordinaires agents de la « Françafrique », expression ambiguë s’il en est,qu’utilisent et dont abusent les agents des intérêts américains en France.

Quoi de plus normal alors qu’on efface son ardoise ? N’est-il pas le rempart des intérêts de l’Occident au Darfour ? N’a-t-il pas envoyé ses troupes aux Comores et ses policiers à Haiti, en Côte d’Ivoire et au Libéria ? N’est-il pas allé en guerre en RDC chaque fois qu’on le lui a demandé et n’a-t-il pas obéi dès qu’on lui a sommé de stopper la guerre en RDC, allant jusqu’à placer sa créature, Laurent Nkundabatware, « en résidence surveillée »? N’y maintient-il pas des troupes en attente, sous le commandement d’un criminel de guerre, Bosco Ntaganda, pourtant recherché par la Cour Pénale Internationale, qui s’empresse pourtant de neutraliser les rivaux kényans de leur poulain aux prochaines présidentielles dans ce pays, Raila Odinga ?

Comment en serait-il autrement, lorsqu’on se rappelle comment, au lendemain de la publication du rapport « mapping », le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon s’est précipité à Kigali pour rassurer l’homme considéré comme le commanditaire de ce que le rapport appelle un  génocide commis contre les Hutus entre 1993 et 2003 en RDC? Qu’était-ce, sinon l’assurance que les Nations Unies mettraient ledit rapport sous le tapis rouge qu’on lui déroule à Davos et ailleurs en Occident ?

Enfin, admirable image qui résume tout mon propos, le 26 janvier 2012, soit vingt-six ans plus tard, à l’occasion de la commémoration de la prise du pouvoir par le « National Resistance Movement, NRM», l’Ouganda vient de lui décerner trois médailles, alors que le commentateur précise qu’il n’était, après tout, que l’un des directeurs du service de renseignements militaires ougandais, jusqu’à son départ pour une formation inachevée à Leavenworth, au Kansas, qu’il a interrompue alors qu’elle avait à peine commencé, pour revenir reprendre le commandement d’une armée patriotique rwandaise, alors en pleine déroute ! Décoré en même temps que Theodoro Obiang Nguéma Mbasogo, le dictateur équato-guinéen, il est vrai que Paul Kagame était bien à sa place, à ses côtés.

Il est temps que les Rwandais ouvrent les yeux. Le Rwanda n’est pas le centre du monde. L’histoire du monde, pas plus que celle du Rwanda, n’est pas une affaire de Hutus et de Tutsis. Elle obéit à des lois connues depuis longtemps. Ne réinventons pas la roue. Ayons la modestie de retourner à l’école. Analysons les contradictions internes et externes qui affectent notre société. Et cessons de nous regarder le nombril et de prendre ce que nous ne comprenons pas pour des conspirations. Rien n’est sorcier. Les relations entre Etats sont fondées sur les intérêts et sur rien d’autre. Et ces intérêts changent. Et donc la politique mise en œuvre pour les défendre change aussi. Car à force de fermer les yeux et les oreilles sur ce qui se passe autour de nous, nous risquons de perdre la guerre et non juste une bataille.

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