Rwanda: Un pas de plus vers l’Etat totalitaire.

Dr Jean Baptiste MBERABAHIZI,
Secrétaire Général des FDU-Inkingi.

Un après-midi d’Avril 1994, Denis Polisi, alors deuxième vice-président du FPR, me déclara sans sourciller, à propos du rôle de la direction dans une lutte populaire : «Les dirigeants sont tout. La masse ne fait que suivre ». Noter le mot de « masse », au singulier. Il s’agit dans son esprit d’une chose informe, que la direction peut modeler et utiliser à son gré. S’ensuivit un vif échange dans lequel il confirma ces conceptions fascistes, qui ont fait du Rwanda ce qu’il est devenu, après la capture du pouvoir par le FPR : un Etat totalitaire.

Enseignant d’Histoire au Burundi, puis instructeur à l’école politico-militaire du FPR à Karama, jusqu’à sa nomination comme vice-président en décembre 1993, il avait du reste exprimé depuis longtemps ces convictions qui formaient l’essentiel de ses cours. Ces idées ne sont pas nouvelles. Paulo Freire a déjà expliqué dans son excellent livre, « Pédagogie des Opprimés » en 1968 l’essentiel de ce qu’il faut comprendre. Denis Polisi et le FPR en général, considéraient, et considèrent toujours, les masses rwandaises comme un tonneau vide, qu’ils doivent remplir avec leurs idées.

Dès le départ, tout débat est jugé dangereux. Le FPR n’a jamais connu de débats d’idées. Les intellectuels étaient la cible particulière des recruteurs et des instructeurs dans l’armée. On devait tuer leur esprit critique et les mettre dans le rang. Il fut même nécessaire de tuer physiquement les récalcitrants, pour l’exemple. A la fin de la guerre, en 1994, les survivants ont adopté le profil bas et laissé les militaires régenter et organiser le pouvoir d’Etat.

Dès sa prise du pouvoir, le régime Kagame récupéra les anciens médias d’Etat,  «Radio Rwanda », « La Nouvelle Relève » et «Imvaho Nshya »,  et se mit ensuite à créer ses propres médias :  « Ingabo », « The New Times », « Rwanda News Agency », etc. Ce sont eux qui sont chargés faire des dépôts, dans les comptes vides que sont les esprits des citoyens rwandais.

Dans le même temps, il détruisit les médias indépendants. Il faut dire que des dizaines de titres avaient vu le jour, au lendemain de l’ouverture du pays au multipartisme en juin 1991. Après la guerre en juillet 1994, certains ont pu reprendre leur parution. Citons quelques uns : «Le  Messager-Intumwa »,  « Le Partisan », « L’Ere de Liberté », « Le Tribun du Peuple » et  «Imboni ».  D’autres comme « Le Flambeau » n’ont cessépas de paraître, malgré le fait que son directeur de publication était député à l’assemblée nationale de transition.

C’est qu’il y avait de quoi avoir des sueurs froides. Le directeur de publication du « Messager », a eu son crâne fracassé et était laissé pour mort, une nuit d’Août 1994, quelques mois seulement après la prise du pouvoir par le FPR. Il est devenu infirme à vie. Ceux du « Partisan »  et du « Tribun du Peuple » ont dû prendre le chemin de l’exil. Celui de « l’Ere de Liberté »  a été récupéré par le pouvoir et a mis fin à sa parution. Prétexte invoqué pour justifier ce massacre : « La presse privée a joué un rôle catalyseur dans le génocide de 1994 ». Ainsi, le rôle de quelques médias extrémistes est brandi pour tordre le cou à la presse libre, tout court.

Tout nouveau média que le FPR ne contrôle pas ne peut voir le jour. Ainsi, la « Radio des Droits de l’Homme », ne verra jamais le jour, malgré le fait qu’un accord avait été trouvé avec le ministère de l’information. Ne pouvant empêcher la parution du journal de l’Eglise catholique « Kinyamateka », le pouvoir entreprit d’éliminer son indépendant directeur de publication, l’abbé André Sibomana.

Puis, une série de publications se mirent à voir le jour, principalement créées par d’anciens réfugiés rentrés du Burundi et d’Ouganda. Très vite, ceux qui font montre d’une certaine indépendance sont visées. Il s’agit de « Rwanda Newsline » et de sa consoeur « Umuseso » publiées par Rwanda Independent Media Group, RIMEG. Un journaliste de la publication « Umuseso », Jean-Léonard Rugambage, a même tout simplement été tué en 2010. Aujourd’hui, elles sont interdites et leurs fondateurs ainsi que les journalistes sont repartis sur le chemin de l’exil. Ce fut le cas également du journal « Umuvugizi ». Moins chanceux sont la directrice de publication Agnès Uwimana Nkusi ainsi que des membres de l’équipe de rédaction de son journal « Umurabyo », condamnés à trente ans de prison.

Ne paraissent plus que les médias chantant les louanges du régime et les radios communautaires diffusant de la propagande, les radios privées à la marge de la politique, tels que les radios commerciales.

Non content d’avoir ainsi mis la pensée en coupe réglée, le régime entreprit de réviser l’Histoire. Dès le lendemain de sa prise du pouvoir, l’enseignement de l’Histoire est stoppé en attendant le nouveau curriculum édicté par les centres de propagande du pouvoir. Des camps d’éducation dits « Ingando » sont institués dans tous le pays. Aucun jeune ne peut aller à l’Université avant d’être passé par ces camps, pour y recevoir son dépôt idéologique, son prêt-à-penser.

Si on peut comprendre que le nouveau pouvoir avait, et a toujours, besoin de rééduquer les membres des anciennes forces armées gouvernementales et des milices pro-gouvernementales vaincues en 1994, à travers ses camps de rééducation, tels que l’école de réorganisation militaire de Gako créée au lendemain de la prise du pouvoir par le FPR ainsi que le camp de rééducation de Mutobo, accueillant les anciens rebelles rapatriés de la RDC, on ne peut comprendre l’institution du système d’endoctrinement officiel « Itorero ry’Igihugu » que dans le cadre de la poursuite obstinée du contrôle de la pensée en vigueur.

Après l’avoir expérimenté pendant des années sans aucun cadre législatif, voici que ce vide vient d’être comblé. Le conseil des ministres du 18 novembre 2011 vient ainsi d’adopter un Document-cadre de politique et un avant projet de loi réglementant l’institution d’endoctrinement « Itorero ry’Igihugu ». Intraduisible. « Troupe Nationale », peut-être.

Tout le pays était déjà quadrillé avec des centaines de troupes « culturelles », reproduisant à l’infini, des danses stéréotypées, en vue à la cour, sous la monarchie nyiginya. Une négation de la richesse et de la diversité culturelle de notre pays. Cela ne suffisait pas. Il fallait que le régime boucle la boucle, en instituant une école politique unique, « Itorero ry’Igihugu », chargée de modeler la masse qu’est la société rwandaise, selon le bon vouloir du dictateur Kagame et la camarilla militaire qu’il chapeaute. Si quelqu’un avait encore un doute, ce n’est plus permis aujourd’hui.  Le Rwanda est bien un Etat totalitaire.

La résistance commence par la désaliénation. Les opprimés rwandais doivent reprendre leur liberté de pensée, d’abord, et ensuite leur liberté de parole, avant de s’emparer de leur  liberté tout court. La résistance à l’endoctrinement, les Rwandaises et les Rwandais, l’ont commencée. D’abord par le silence. Le silence à la campagne. Le silence dans les bidonvilles. Laisser le pouvoir monologuer. Le laisser parler, le laisser s’écouter monologuer  et s’enivrer des ses fausses certitudes. Avant de partir à l’assaut de cette tour d’ivoire qui n’est en fait qu’un château de cartes.

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