Réveillons-nous (2ème partie).

Eugène NDAHAYO
Premier vice-président des FDU-INKINGI

17 ans après la prise du pouvoir par le FPR qui a transformé notre pays en une nation en lambeaux et en mal d’identité, le peuple rwandais, confronté à d’innombrables difficultés, attend désespérément, pour aller vers de nouvelles espérances, de pouvoir se libérer, de mettre un terme à son calvaire, de sortir du couloir de la mort dans lequel le FPR l’a enfoncé.

Même si la détermination d’un peuple finit toujours par avoir raison de la dictature, le peuple rwandais n’y arrivera pas tout seul si ses énergies ne sont pas canalisées. Il faut pour cela une opposition politique responsable, capable de prendre le relais d’une révolte sociale. Or, l’opposition rwandaise n’a fait jusqu’ici qu’offrir un spectacle de désordre et de manque de maturité à bien des égards affligeants.

Dans le numéro d’octobre de cette newsletter, dans un article intitulé « Réveillons-nous », j’’ai pointé du doigt l’incapacité de l’opposition à se structurer et son manque de lucidité quant aux enjeux et intérêts en jeu dans la région des Grands Lacs. Je ne m’attarderai pas ici sur les dissonances, les contradictions, les revirements qui ont conduit à cette situation  car je me suis longuement exprimé à ce sujet dans mes écrits antérieurs : « Pour que l’union de l’opposition ne soit pas un simple calcul politicien, un faux fuyant ou vœu pieux » (05 octobre 2002), « Quelles perspectives pour l’opposition rwandaise après les élections de 2003 » (19 janvier 2004), « La Résistance rwandaise : que faire et comment faire pour vaincre l’impuissance et atteindre l’efficacité face à l’Etat criminel et totalitaire du FPR » (27 février 2008). Je ne m’engagerai pas non plus dans une analyse de la machine à broyer l’opposition et les stratagèmes du FPR pour maintenir le peuple rwandais dans l’incapacité d’agir. Le lecteur pourra se référer à la « Radioscopie du système Kagame : son mode de fonctionnement, ses principes et règles de base » (février 2006).

Ce qu’on appelle l’opposition rwandaise [en somme l’opposition en exil car le pouvoir ne  peut tolérer aucune opposition à l’intérieur du pays] est aujourd’hui une constellation de partis et/ou d’organisations politiques inefficaces. Les coalitions ou les alliances formées par ces partis se révèlent  plus inopérantes les unes que les autres car ne faisant qu’additionner leurs faiblesses structurelles respectives. Les démons de la division, des ambitions et de la tentation reprennent vite le dessus dans les différentes chapelles, reléguant de ce fait l’objectif principal au second plan. Le plaidoyer que j’ai fait en novembre 2004 « Pour la mise en place d’un cadre unifié de l’opposition » et qui a été le texte fondateur de ce qui allait être les FDU INKINGI visait à sortir de ce marasme. Il est évident que l’éclatement des FDU-INKINGI, survenu en janvier de cette année, est la preuve que le ver est toujours dans le fruit ; on dirait que chaque pas en avant se transforme en un autre calvaire, plus redoutable encore pour l’opposition rwandaise.

Faut-il pour autant désespérer ? La première chose à faire pour l’opposition est d’accepter de regarder la réalité en face. Si les résultats sont maigres, c’est incontestablement qu’il existe des déficits et des lacunes :

  1.  Si l’opposition ne parvient pas à s’imposer comme une alternative crédible, c’est à cause de l’ambiguïté qu’elle entretient autour du projet de société qu’elle est supposée incarner. Les objectifs pour lesquels l’opposition se bat restent flous et les voies et moyens choisis ne sont pas ceux qui conduisent à la victoire.
  2.  L’opposition a manqué et manque toujours d’une véritable direction politique lucide, patriotique, courageuse, dévouée, et surtout compétente. Il a manqué et il manque toujours à sa tête des hommes et des femmes profondément démocrates, pétris d’esprit républicain et cultivant au plus haut degré un sens élevé de l’intérêt général.  Celles et ceux qui ont librement choisi la redoutable mission d’être des « leaders » et qui ont vocation à organiser, diriger et orienter le combat du peuple dans le bon sens n’ont souvent ni le profil, ni la compétence suffisante pour d’aussi graves responsabilités.Devant une telle situation, on se fourvoie dans une sorte de « messianisme politique » en pensant que telle femme ou tel homme prétendu exceptionnel détiendrait la solution.
  3. Les lacunes à l’origine du piétinement de l’opposition tiennent également pour une bonne part, à la nature et au fonctionnement des forces de l’opposition politique censées constituer la solution alternative.

La deuxième chose à faire est de lire cette réalité autrement que comme une catastrophe. Les Grecs anciens avaient deux mots pour dire le temps : Chronos ouK/Cronos -qui a donné le mot chronologie- qui est une suite des événements dans le temps linéaire et froid de la montre, des minutes qui s’égrènent lentement, imperturbablement, quoi qu’il arrive, d’une éternité à l’autre ; et Kaïros qui désigne un temps de rupture, un temps de crise majeure. Les Hippocratiques l’assimilent à l’instant critique où la maladie évolue vers la guérison ou la mort. C’est à ce moment précis que l’intervention du médecin prend un caractère nécessaire et décisif. Pareillement, si l’opposition rwandaise veut s’en sortir, elle doit réagir sans retard et sans hésitation. La crise, comme la douleur, nous dit que quelque chose ne va pas dans notre être, et en cela, elle est une invitation, un appel à faire quelque chose pour aller mieux.

C’est donc sans doute aux causes premières ci-dessus qu’il convient de s’attaquer sans délai pour pouvoir rebondir.

La voie de l’efficacité ne peut certes pas être celle du fractionnisme et de la division, mais il serait naïf de croire, comme le pensent certains, qu’il suffit de se mettre ensemble pour ipse facto résoudre le problème et atteindre l’efficacité nécessaire.

Une lutte politique a d’abord besoin de lisibilité. A l’opposition d’en créer dès à présent les conditions minimales. A cet effet, la seule lutte politique qui compte se mène au nom de grands principes, d’une grande Idée, d’une cause commune. Or, l’actuelle inconstance des organisations de l’opposition et de leurs leaders, le sentiment de privilégier les intérêts groupusculaires au détriment de l’intérêt général, les multiples combinaisons de circonstance, sans fondements politiques clairs et sans objectifs clairement définis, ne font qu’embrouiller davantage la situation.

On ne peut pas arriver à former un bloc compact, à mutualiser efficacement les actions et les moyens si on n’a pas la même vision, si on n’a pas les mêmes objectifs, si on ne se retrouve pas autour d’un socle commun de  principes, de valeurs et du même idéal républicain (au sens étymologique du terme). Les seuls mécontentements, les frustrations, la rancœur, la haine, de même que des revendications de confort personnel ne peuvent pas porter une lutte politique.

Pour pouvoir trouver le nécessaire point de convergence qui doit mener au rassemblement et ainsi permettre à la lutte de réaliser des avancées décisives, il faut commencer par revisiter notre histoire et répondre à certaines questions comme : Pourquoi en est-on arrivé là ? Quels en sont les principaux facteurs responsables ? Quelle est la part de responsabilité des acteurs ? Quels sont les remèdes efficaces que nécessite le traitement de cette situation ? Quel projet global est apte à exprimer le Vrai Changement voulu et attendu par le peuple rwandais ?

Une lutte politique a ensuite besoin d’être dirigée. C’est pourquoi la question de  comment poser et résoudre la problématique du leadership dans ce processus  doit aussi être ouvertement abordée. L’opposition ne pourra progresser que si elle est à la fois guidée par une grande vision politique et  incarnée par des hommes et des femmes décidés à traduire cette vision dans les faits, des hommes et des femmes capables de placer l’intérêt général au-dessus des petits calculs, des hommes et des femmes préoccupés de traduire en priorité les aspirations du peuple, des hommes et des femmes qui ne se prennent pas pour des Hercule, des hommes et des femmes qui refusent de jouer les illusionnistes et les faiseurs de miracles, des hommes et des femmes qui défendent d’autres valeurs que celles qui ont eu cours à présent, à savoir l’intégrité, l’honnêteté, la simplicité, la responsabilité, la limite…

Enfin, et seulement enfin, il faudra réfléchir à la forme d’organisation appropriée pour entreprendre et réussir le VRAI CHANGEMENT, mais aussi au rythme à imprimer à la lutte pour sortir du gouffre de l’enfer.

Et quelle que soit la forme d’organisation, le soutien et la participation des masses sont indispensables si l’opposition veut espérer une victoire. C’est pourquoi, dans la démarche à entreprendre, les Rwandais (de l’intérieur et de l’extérieur) doivent avoir  vocation à devenir, non des spectateurs, mais des acteurs conscients et actifs de leur propre histoire. Pour cela il faut trouver et mettre en place des mécanismes destinées à les associer au processus : les rencontrer, discuter avec eux de leurs vrais problèmes, procéder avec eux à un inventaire exhaustif et à une analyse objective des données concrètes de la situation nationale, recueillir les véritables aspirations des laissés-pour-compte, et établir à partir de là un projet à appliquer pour solutionner les problèmes, les consulter en amont au lieu de leur jeter sous les yeux des organisations tout ficelées dont ils ignorent tout, et de leur demander d’y adhérer et de cotiser simplement quand tout est verrouillé et qu’il ne leur reste plus qu’à y jouer les figurants qui se contentent des vertus passives de l’obéissance.

L’union, la bonne union pour la bonne cause, guidée par l’intelligence commune, par des principes et des valeurs qui élèvent  et tournée vers des objectifs communs, triomphe toujours.

Ainsi donc, pour construire une alternative crédible et une opposition capable de canaliser les énergies et les aspirations du peuple rwandais pour un vrai changement, il n’est nul besoin d’un surhomme ni d’un quelconque « messianisme », mais tout simplement des idées justes, traduites dans un projet juste et portées par une organisation idoine, dirigée par des hommes et des femmes déterminés mais lucides, des hommes et des femmes qui n’ont pas de sang sur les mains, des hommes et des femmes de convictions et profondément démocrates.

Autrement, tel Sisyphe, l’opposition restera coincée au bas de la montagne, condamnée à remonter inlassablement l’impitoyable rocher qui, toujours, menacera de l’écraser.

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