Réveillons-nous!

Par Eugène Ndahayo, 1er Vice Président des FDU-Inkingi.

Avec la chute du mur de Berlin en 1989, le vent de la démocratie venu des pays de l’Europe de l’Est a déferlé sur le continent africain suscitant un espoir de changement et de lendemains meilleurs. L’euphorie n’a duré que le temps des conférences nationales souveraines et de l’adoption du multipartisme. Sur le fond rien n’a changé : les dictatures perdurent. Le Rwanda est un cas d’école en ce domaine : de manière subtile ou flagrante les élections sont manipulées, création de multiples petits partis dont la plupart sont des succursales du parti dominant, une constitution taillée sur mesure, non séparation des pouvoirs, répression politique, armée et autres services de défense et de sécurité au service de l’homme fort, fusion de l’Etat avec le parti au pouvoir (le FPR), bref les institutions continuent à contribuer à légitimer un accaparement du pouvoir par un groupe de criminels (militaires et civils) qui ont confisqué la République et confondent leurs intérêts propres avec ceux de la Nation.

 Les grandes puissances et autres pays développés, aveuglés par les questions de forme ou s’aveuglant volontairement pour des raisons d’intérêts ferment les yeux.

 Le mouvement de révolte dit « printemps arabe » observé dans les pays du Maghreb arabe et au Moyen orient (que personne n’a vu venir tout comme personne n’avait prédit la chute du mur en cette année là) est une réaction contre cette complicité entre les gouvernements des pays dits développés et les dictateurs qui maintiennent leurs peuples dans la misère. Les peuples de ces pays ont pris conscience et se soulèvent pour chasser ces dictateurs qui les oppriment et les affament.

 Notre pays risque de s’installer aux bans de la dynamique de l’évolution que connaît le monde aujourd’hui, si le peuple rwandais ne dépasse pas sa peur pour régler le problème sclérosé de l’arbitraire que constitue l’exercice du pouvoir depuis 17 ans par un seul parti, qui s’identifie à l’État et investit toutes ses institutions, et s’obstine à l’exclusion et à la pratique des complots et des manipulations pour déstabiliser toute tentative d’autonomie ou de transparence, y compris en son sein.

 La mission de l’opposition est d’amener nos concitoyens à avoir conscience de leur liberté et de leur devoir de l’exercer pour ne plus être mis sous tutelle et être guidé comme du bétail dépossédé de toute volonté. C’est cette volonté en tous cas qui anime la direction des FDU-INKINGI et que nous devons transmettre à nos concitoyens pour agir sur leur situation au lieu de continuer à la subir. Nous avons perdu tellement de temps pendant des dizaines d’années qu’il faut se mettre ENFIN au travail.

 Force est malheureusement de constater que l’opposition peine à se structurer (sa dispersion n’a pas à être démontrée) et que certains dans cette opposition réclament à la dictature en place ce qu’ils sont incapables eux-mêmes d’offrir. Formés à l’école à laquelle ils prétendent s’opposer, certains ont du mal à se débarrasser de vieux réflexes sectaristes, se cantonnent dans des positions groupusculaires et semblent condamnés à évoluer dans la seule optique d’une politique de tranchées. La démocratie, c’est avoir une opinion, et aussi laisser la place pour celle des autres.

 Une des valeurs qui me semblent les plus importantes, celles qui ont le plus de chance de nous mener vers le bien être partagé est l’unité, c’est-à-dire le refus inconditionnel de la division qualitative du peuple rwandais, que ce soit en soi-disant ethnies, en groupes régionaux, en groupes sociaux ou en genres. Sans renier ce que nous sommes, nous avons le devoir de nous penser d’abord comme Rwandais ; notre appartenance à la nation rwandaise doit passer forcément avant nos autres appartenances, qu’elles soient ethniques, régionales, religieuses, idéologiques, ou autres.

 La meilleure indication du sens de responsabilité de l’opposition va résider dans sa capacité à se doter d’une méthode (principes, règles, étapes qui constituent un moyen pour parvenir à un résultat) et à trouver la voie pour :

 1° Faire de l’opposition un lieu d’intégration, de mobilisation et de rassemblement, en lieu et place d’un terrain de dissensions, de querelles de clans, les divergences d’options sans véritables fondements.

 2- Avancer et approfondir les idées au lieu d’identifier le débat autour de personnalités car cela ne fait que rétrécir davantage son champ et détourner les Rwandais désabusés.

 3- Ne pas tomber dans le piège de la simplification de la lutte en la restreignant à une simple opération de changement que certains réduisent à la personne de Kagame. C’est tout le système mis en place depuis 1994 et les fondations qui l’ont rendu possible qu’il faut déconstruire ; il ne s’agit pas d’opérer une révolution de palais et de rester dans le cadre du système avec la même nomenclature et les mêmes institutions de façade … c’est une véritable révolution et une véritable refondation du système qui doit être l’objectif.

 4- S’imposer en véritable alternative au régime en place. Les moyens d’y parvenir restent aussi à  définir.

 L’opposition se doit également de faire preuve de lucidité concernant les enjeux,  le jeu et les intérêts des différents acteurs externes. Cette lucidité qui lui manque cruellement pourrait lui permettre de concevoir une action susceptible de déclencher les véritables mécanismes capables d’inverser définitivement la situation. Certains sont surpris et s’indignent de voir tous les grands de ce monde continuer à dérouler le tapis rouge à Kagame malgré le Rapport Mapping, malgré les nombreux rapports sur le non respect des droits de l’homme, malgré la mise en accusation de hauts responsables rwandais, dont le président Kagame lui-même, par le juge anti-terroriste français, Jean Louis Bruguière, pour leur implication dans l’attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président Juvénal Habyarimana, son homologue burundais Cyprien Ntaryamira et leurs suites respectives,  et par le juge espagnol Andreu Merrelles  suite à ses investigations sur la part de responsabilité du FPR dans le génocide rwandais et dans les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité commis au Rwanda et en RDC…..

 Ce sont les grands de ce monde (en particulier les USA et la Grande Bretagne) et des groupes d’intérêt internationaux qui ont orchestré la prise du pouvoir au Rwanda par Kagame et le FPR au prix d’un génocide. Ce sont eux qui ont armé le FPR et ont lancé ses troupes sur le Rwanda. Ce sont eux qui ont décidé, préparé, aidé à exécuter l’attentat du 06 avril 1994 et ont installé le FPR au pouvoir à Kigali pour être le gardien de leurs intérêts dans la région des Grands Lacs. Ces mêmes puissances et ces mêmes groupes se sont servis de Kagame et de son armée pour chasser Mobutu du pouvoir dans l’ex-Zaïre. Elles ont en contrepartie laissé Kigali se débarrasser (parfois avec leur appui) de plusieurs centaines de réfugiés Hutu présentés comme une menace génocidaire contre son régime et ont enterré tous les rapports de l’ONU et des organisations internationales de défense des droits de l’homme sur les actes de génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis sur les réfugiés rwandais. Ils l’ont également laissé piller, avec eux, les richesses du Congo.

 Ce n’est donc pas sur  eux qu’il faut compter pour apporter le changement au Rwanda car Kagame est leur instrument. C’est au peuple rwandais de construire son pouvoir, ses institutions, ses associations, son information, bref, sa liberté. Personne ne le fera à sa place, tout comme aucun mouvement, ni personne n’a à s’en octroyer l’exclusivité. Laisser le pouvoir ou mettre à nouveau ce pouvoir dans les mains uniques d’un seul mouvement ou d’un nouveau « guide », si éclairé soit-il, signifierait signer un chèque en blanc sur le compte de notre liberté. C’est au peuple rwandais de prendre en mains son destin.

 Depuis quelques temps nous assistons, il est vrai, à quelques revers du régime de la part de la communauté internationale. Cela veut-il dire pour autant que cette même communauté internationale est prête à lâcher le régime ? Rien n’est moins sûr! Ces revers visent un tout autre objectif que l’aspiration du peuple rwandais à la liberté et à la démocratie.

 En effet, le monde traverse aujourd’hui une grave crise énergétique, économique et financière ; la faim menace les ¾ de l’humanité, les prix des matières premières explosent et les grands se bousculent pour une place sur le marché. Or le continent africain en général et la région des Grands Lacs en particulier regorge de ressources naturelles (pétrole, uranium, coltan et autres métaux rares, etc. ; à elle seule la RDC peut nourrir 2 milliards d’individus, ses ressources en eau sont immenses). Mais il se trouve que la Chine, s’est invitée au festin des matières premières et des marchés juteux et est en train de rafler la mise au nez et à la barbe des puissances alliées. Le pays ou le groupe de pays qui s’emparera de ces ressources (de quelque manière que ce soit) et contrôlera  cet immense marché affrontera la crise mieux que les autres.

 Adoubé par les institutions internationales, les milieux financiers internationaux et la presse internationale, et ivre de ses « exploits », Kagame s’est senti poussé des ailes et a voulu jouer aux apprentis sorciers en se permettant des écarts vis-à-vis de ses mentors, allant jusqu’à se faire le chantre d’un partenariat renforcé entre l’Afrique et la Chine (cfr ses sorties dans les colonnes du Times) !

 Pour le ramener à la réalité, ses donneurs d’ordre, qui ont encore besoin de ses services, lui ont infligé quelques revers (du genre le Rapport Mapping) en signe d’avertissement. Le jour où ils jugeront qu’il n’est plus apte à sauvegarder leurs intérêts et qu’il y a une alternative crédible, ils le lâcheront et Kagame rejoindra les Noriega, les Reza Pahlavi, les Mobutu, les Savimbi, les Milosevic, les Saddam, les Kadhafi… au nom des droits de l’homme et de la démocratie !

 Pour accélérer l’échéance, il appartient à l’opposition et à la société civile et à l’ensemble des corps structurants de mettre en marche une mobilisation « révolutionnaire » du peuple et de la société.

 Devant la gravité des défis que présente la situation, tout Rwandais est appelé aujourd’hui à promouvoir le salut national. C’est un devoir national. Nous n’avons plus le droit de nous plaindre ou de demander. Nous devons arriver à faire les choses par nous-mêmes, au besoin les créer. C’est à nous d’inventer et de penser demain. Et c’est aujourd’hui qu’il faut commencer à nous projeter dans ce demain et qu’il faut arrêter de croire qu’il n’y a qu’à demander pour être assisté !

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