L’impunité, piège pour l’opposition rwandaise,

Par Eugène Ndahayo 1er Vice Président des FDU-Inkingi

L’avènement des FDU-INKINGI fut porteur d’espoir pour le peuple rwandais et un évènement sur lequel toute la nation croyait avoir trouvé l’opportunité de rompre avec les pratiques désuètes et néfastes du régime actuel. Hélas, ce fut un leurre ! Car avec le refus du pouvoir de Kigali d’enregistrer les FDU-INKINGI comme parti politique légal, l’emprisonnement de sa présidente, Mme Victoire INGABIRE et la crise qui secoue manifestement l’organisation depuis le 25 janvier 2011, le parti allait connaître malheureusement un retour en arrière.

Non seulement la crise que traverse les FDU-INKINGI a plongé l’ensemble de l’opposition rwandaise dans le désarroi et montré les limites et l’extrême fragilité de cette opposition face à l’ostracisme et à la machine de répression du pouvoir de Kigali, mais elle a surtout servi de tremplin aux nostalgiques d’un ordre révolu et autres aventuriers politiques, parfois comptables de crimes odieux et de scandales monstrueux, pour prendre les rênes de l’opposition non pas pour apporter le changement mais pour en réalité avoir la garantie de l’impunité en cas de victoire.

Il n’aura pas échappé à tout observateur averti que, aujourd’hui, et ce depuis l’éclatement des FDU-INKINGI qui ambitionnaient de transformer la société rwandaise, le terrain politique est dominé par des criminels et autres nostalgiques de l’ordre ancien : d’un côté nous avons les criminels qui tiennent les rênes du pouvoir à Kigali et qui n’ont pas intérêt à ce qu’il y ait un changement au Rwanda et dans la région pour éviter de rendre des comptes au peuple. KAGAME et ses hommes sont, en plus d’être des criminels, des trafiquants d’armes, d’or, de diamants, de coltan, des blanchisseurs d’argent sale et des instruments de pillage des richesses de la région ; des activités qu’ils ne peuvent mener en temps de paix ni en démocratie parce que le territoire de ces trafics échapperaient à leur contrôle.

De l’autre côté nous avons une coalition hétéroclite entre :

- Nostalgiques accrochés au passé révolu et leur clientèle qui portent une certaine responsabilité dans la tragédie de 1994 et qui rêvent de réhabiliter et de restaurer le régime qui les a forgés et nourris ; ils s’agitent parce qu’ils ont peur pour eux-mêmes, peur de devoir rendre des comptes tôt ou tard.

- Criminels et autres aventuriers fraîchement débarqués du FPR, motivés non pas par un réel engagement pour les transformations et changements profonds dans le pays mais par la revanche sur le criminel en chef, Kagame.

Cette coalition résulte d’un simple calcul politicien : les uns et les autres pensent s’en sortir en replongeant dans la boue qui a englouti des millions de Rwandais. Les premiers pensent qu’avec les seconds ils tiennent une carte magique, à savoir des tutsi capables de chasser Kagame de son fauteuil car ils sont bien introduits au sein des structures du pouvoir, notamment l’armée et les autres services de défense et de sécurité sans l’appui desquels la chute du régime n’est pas possible. Les seconds eux aussi croient décrocher un sésame en s’alliant stratégiquement avec des Hutu majoritaires dans le pays ; cela permettra leur d’être perçus comme un mouvement national vis-à-vis de leurs soutiens extérieurs.

Les deux côtés ne lésinent pas sur les moyens pour s’affronter et pour manipuler les Rwandais et l’opinion internationale : médias, conférences-débat, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, lobby, etc.

Pour être authentique et efficace, le changement auquel le peuple rwandais aspire exige une véritable « conversion » (pas dans le sens religieux du terme, mais existentiel) : les Rwandais doivent avoir le courage et l’audace de changer radicalement leur façon d’être, de penser et d’agir, individuellement et collectivement. Ceux qui disent parler au nom de l’opposition doivent prendre conscience que leurs paroles et leurs actes affectent la Nation et engagent tout le peuple rwandais.

Revendiquer et appeler le changement, parler de changer le Rwanda sous-entend que notre représentation du monde change également et que nous acceptions de nous projeter dans un avenir qui sera différent.

Pour changer profondément le Rwanda, il faut le penser autrement. Ce qui se passe au Rwanda depuis 1990 dépasse l’entendement. La population rwandaise dans sa globalité a été touchée dans sa chair et dans son cœur. On entend beaucoup dire que revenir sur les événements passés, c’est raviver les blessures, au lieu de les cicatriser. Mais l’expérience historique montre qu’il ne suffit pas de laisser au temps le soin de guérir les plaies, que le mal reste enraciné dans la conscience nationale.

Au-delà de la quête élémentaire de justice en faveur des victimes, la première obligation pour l’opposition est d’empêcher par tous les moyens que l’histoire ne se répète ; c’est faire en sorte que les leçons apprises dans une souffrance incommensurable se transforment en bénéfice non seulement pour ceux qui luttent pour cicatriser les blessures, mais aussi pour les nouvelles générations.

Quand on prétend vouloir construire une société démocratique, on se  doit de respecter la vie des autres. Bafouer la quête de justice pour les victimes, c’est faire obstacle à la possibilité de récupérer des valeurs essentielles qui ont été perdues tout au long de l’histoire douloureuse et sanglante de notre pays. Il s’ensuit une perte de sens.

Les Rwandais engagés dans l’opposition politique ne doivent pas se laisser envahir par le virus de l’impunité en acceptant d’être dirigés par des individus qui peuvent utiliser l’étiquette d’opposants politiques pour camoufler de graves soupçons de crimes qui pèsent sur eux.  D’ailleurs, s’ils sont honnêtes, ces individus devraient, de leur propre chef, se mettre en marge en attendant que leur situation soit éclaircie.

Si cette alliance de pur opportunisme politique portait ses fruits, ce serait une catastrophe pour le Rwanda et pour les Rwandais ! Cette imposture politique   n’est en effet rien d’autre qu’une tentative, par ceux qui rêvent de restaurer le passé révolu et ceux qui ne supportent pas d’avoir été éjectés par un système qu’ils ont contribué à mettre en place, de s’offrir mutuellement une porte de sortie : mutualiser les forces pour prendre le pouvoir et s’auto-amnistier ! Le peuple rwandais quant à lui continuerait d’être l’otage éternel de l’incurie politique de son « élite ».

Les laisser porter le flambeau de l’opposition, quand bien même ils auraient les capacités et les moyens pour nous débarrasser de Kagame, serait conforter les fossoyeurs du peuple rwandais.

En acceptant l’impunité pour renforcer ses rangs, l’opposition empêche également une véritable réconciliation nationale et prive la société de tous moyens de renforcer l’état de droit, c’est à dire les institutions et la démocratie.

Avancer sans autre considération le seul argument de l’unité de l’opposition, comme on ne cesse de nous le seriner,  devant des crimes qui ont coûté la vie à des millions de personnes au lieu de se distancier des criminels d’où qu’ils viennent est la démonstration que la gangrène idéologique de résignation a atteint ceux-là même qui prétendent défendre le peuple contre la barbarie du régime en place.

Un tel positionnement est la preuve éloquente qu’il y a dans le mouvement d’opposition ceux qui privilégient le temps de l’immédiat et de la jouissance de participer au pouvoir sans le sens d’un projet dans la durée, par manque d’une réflexion approfondie sur la société rwandaise pour l’ensemble des secteurs (économique, social, éducation, culture, sécurité, politique…) qui pourrait être transformé en propositions pour mettre le pays sur les rails de l’Histoire (avec un H majuscule et majestueux).

Si nous en arrivons à tolérer des gens soupçonnés de crimes au sein des organisations politiques et à préconiser l’impunité pour des génocidaires, des tortionnaires, des maffieux et autres responsables de la tragédie rwandaise, c’est que plus rien ne semble avoir de sens, c’est que nos valeurs sont à la dérive. Allons-nous, pour la soi-disant union de l’opposition, oublier que certains qui se présentent aujourd’hui en opposants, sont responsables de l’embastillement de plusieurs milliers d’innocents, de l’exil de milliers d’autres et de plusieurs millions de morts depuis le 1er octobre 1990 et que justice doit être rendue aux victimes ?

Un génocide et ses victimes ne se marchandent pas ; tous les génocidaires et autres criminels hutu et tutsi au pouvoir ou dans l’opposition, en fuite ou pas, doivent répondre de leurs crimes devant la Justice.

Les Rwandais aspirent à un Etat de droit qui, en tant que tel, ne doit plus accepter que la vie de ses citoyens soit banalisée comme de simples instruments de troc. Ce n’est pas quelques milliers de criminels qu’il faut rassurer mais les millions de Rwandais, enfants, jeunes et vieillards, hommes et femmes, qui vivent dans la peur permanente.

Que signifierait être leader de l’opposition et ne pas respecter le  droit de toutes les victimes et de toutes les familles des victimes de poursuivre leurs tortionnaires ou leurs bourreaux devant une justice équitable ?

Evacuer la Justice n’est pas acceptable pour les victimes et leurs familles qui demandent justice. L’engagement pour le changement, pour un Rwanda pour tous, pour la liberté et la démocratie se bâtit à travers les expériences et la mémoire des victimes et exige de nous de combattre toute idée d’impunité au Rwanda. Il s’agit d’empêcher les criminels et les responsables politiques de se sentir protégés par une quelconque impunité qui serait reconduite dans le futur.

Un très grand progrès a été accompli en juillet 1998 à Rome, avec la conclusion de la négociation du statut de la Cour pénale internationale. Aujourd’hui cette cour est à pied d’œuvre (Charles Taylor, Thomas Lubanga, Jean Pierre Bemba, Omar Béchir, Kadhafi, …). Plus aucun chef d’Etat ou de gouvernement, plus aucun responsable militaire ou civil ne doit commettre impunément ces crimes qui bouleversent la conscience de l’humanité. Il ne doit plus jamais être possible de « prendre des populations en otage ».

En Europe, l’action contre Milosevic (et plus tard contre Mladic et Karadzic) pour mettre fin à la scandaleuse épuration ethnique au Kosovo et pour engager la pacification durable des Balkans est assez éloquente. L’époque où les Etats pouvaient tout se permettre, au nom de leur souveraineté, doit être révolue. Nous assistons à la naissance d’une conscience universelle, d’une nouvelle société internationale qui fixe les droits et les devoirs des Etats. C’est un processus long et complexe, j’en conviens, mais c’est un immense progrès dans la construction d’un monde démocratique.

En Amérique latine, ce qui s’est passé hier au Chili et en Argentine avec les tortionnaires et les responsables des anciennes dictatures de ces deux pays est riche d’enseignements : les victimes demanderont toujours que la justice leur soit rendue.

Si pour le Rwanda, les criminels hutu sont poursuivis par le Tribunal Pénal International d’Arusha, par la justice rwandaise et par la justice des pays d’accueil, les criminels tutsi, eux, ne sont pas inquiétés ni au Rwanda ni à l’étranger alors même que de nombreux rapports de l’ONU ou des organisations de défense des droits de l’homme donnent des noms et que certains sont sous le coup de mandats d’arrêt internationaux délivrés par la justice française et par la justice espagnole.

Pour l’opposition rwandaise, vouloir pactiser avec des criminels notoires (empêcher les victimes de poursuivre leurs bourreaux en justice) au seul fait qu’ils n’ont plus grâce aux yeux du criminel en chef (Kagame), constitue de fait une belle ingérence dans une justice que nous voulons indépendante dans un Rwanda démocratique.

Si amnistie il doit y avoir c’est après l’éclatement de la vérité et après la contrition. La Vérité, la justice, le retour aux valeurs morales est le plus sûr chemin vers l’édification d’une démocratie. Cette démocratie ne peut être viable que par l’existence d’une justice indépendante, (loin de tout marchandage, mené sans et aux dépens des victimes), respectueuse du droit de toutes les victimes passées, présentes ou futures, devant une justice équitable.

Au-delà de la souffrance des parents et des proches, garantir l’impunité des auteurs revient en définitive à nier la condition humaine des victimes et à leur refuser jusqu’au droit de se trouver en un lieu donné, à un moment donné. Cette situation, qui place les rescapés dans une angoisse figée dans le temps, interdit tout travail de deuil.

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